Actualités congolaises et africaines.

« Enfants sorciers » ou victimes collatérales de la misère et l’ignorance dans les familles ?

A Kinshasa, capitale de la RD Congo, les accusations de sorcellerie n’épargnent pas les enfants et adolescents. Rejetés par la société, à commencer par leurs propres familles, ces enfants dits « sorciers » se retrouvent à la rue. Pour ces enfants, le cadre familial et la société, au lieu d’être des remparts, sont devenus de vrais bourreaux !

C’est une triste réalité touchant de nombreuses familles dans quasiment toutes les 24 communes de la capitale congolaise, Kinshasa. Ces enfants traités de sorciers sont accusés d’être à la base de tous les malheurs de leurs familles ou de leurs communautés.

Hacille Mbumba, 17 ans, a passé plus de neuf ans dans la rue. Accusé de sorcellerie, cet adolescent devait passer ses nuits devant des boutiques au rond point Ngaba du nom de la même commune. Sa mésaventure a commencé lorsque sa marâtre a cru voir en lui l’esprit de la sorcellerie. La mort de sa mère lui a été imputée, de même que le chômage de son père.

Selon ce jeune adolescent retrouvé dans un centre d’encadrement pour enfants orphelins et non accompagnés, c’est après l’échec d’une partie d’exorcisme dans une église qu’il a jugé de fuir le toit parental. Tant les traitements qu’il subissait de la part de sa famille et surtout les menaces de ses voisins de le bruler vif, pour tous les forfaits qui lui étaient attribués, faisaient planer un grand risque sur sa vie. Au fond, la situation économique extrêmement difficile des familles est l’une des principales causes de ce phénomène, obligées de voir en ces êtres fragiles les « démons » à abattre.

Le manque d’éducation et la pauvreté à la base

Les enfants accusés de sorcellerie constituent la majorité des enfants de rue (enfants délaissés et sans abris) à Kinshasa. Le constat est dressé par le sociologue congolais Ghislain Tshikendwa Matadi. Ce prêtre et enseignant dans plusieurs universités Kinoises estime que plusieurs facteurs sont liés à ce phénomène dont la pauvreté et le manque d’éducation. « Je pense qu’il faut éduquer notre peuple. L’éducation est un des remèdes efficaces contre ce phénomène. Il y a des mauvaises actions que nous menons par ignorance. Il faut aussi développer l’esprit de la recherche scientifique. Cela nous permettra d’inventer des solutions nouvelles aux problèmes qui se posent à nous. Tant que nous ne nous attaquerons pas à la misère, la faim, l’ignorance, nous continuerons à croire que tout ce qui va mal est provoqué par un sorcier qu’il faut identifier », nous a-t-il expliqué.

Il soutient en outre que le nombre d’enfants de rue rejetés pour sorcellerie augmente au fur et à mesure que la misère et la pauvreté. Ce sociologue et prêtre jésuite dont la communauté possède un centre d’encadrement des enfants de rue pour l’intégration dans la société dénommé Centre Monseigneur Muzihirwaà Kinshasa insiste sur le fait que la pauvreté et l’absence d’efforts intellectuels devraient être pris au sérieux parmi les causes de la persistance ou mieux de l’accentuation de ce phénomène. Devant l’incapacité de trouver une explication rationnelle à leurs situations de précarité, certains parents attribuent simplement la responsabilité à des membres de leurs familles dont ces enfants. Et cela, avec l’aide de prétendus hommes de Dieu. De douteuses croyances religieuses viennent alors alourdir la croix de ces enfants dits « sorciers ».

La responsabilité des églises

Les églises (pentecôtistes et celles dites de réveil) jouent un rôle très important dans la propagation du phénomène d’ »enfants sorciers ». Certains observateurs accusent ces églises d’être d’ailleurs les principales actrices de ces accusations portées contre les enfants. Elles profiteraient de l’ignorance de leurs adeptes pour expliquer à leur manière, les causes de certains événements et situations malheureux.

A ce sujet, le sociologue Ghislain Tshikekwa répond : « les Eglises sont accusées parce que certains pasteurs identifient la sorcellerie comme seule cause de la souffrance, de la maladie et de la mort. Les enfants sont dès lors victimes d’une telle analyse simpliste, tout simplement parce qu’ils ne peuvent pas se défendre. Ils sont, en quelque sorte, des boucs émissaires ». Ce comportement de certains « hommes de Dieu » n’est justifié que par une course effrénée des fidèles vers un certain voyeurisme. Ils gagnent ainsi leur confiance et de l’argent par la suite (offrandes, dîmes et autres dons) en guise de reconnaissance, une fois le soit disant mal écarté !

Les échecs sont donc considérés comme œuvre de Satan et les réussites celles de Dieu par l’entremise des pasteurs. Ces églises sont ainsi l’une des principales causes de ruptures familiales aux côtés de la pauvreté et l’absence d’une bonne politique de protection des enfants.

Un danger public

Le nombre d’enfants de rue dont une grande partie est rejetée pour la prétendue cause de la sorcellerie ne cesse d’augmenter. Selon un rapport de l’organisation non gouvernementale Caritas Congo publié en 2015, les enfants de rue dans la mégalopole congolaise avoisinaient déjà 30.000 âmes. C’est donc quasiment dans tous les carrefours, parkings, marchés et autres places publics que ces enfants trouvent refuge. Certains termes tels que Ntela Ntela, Phaseurs, Shegues, Kuluna sont utilisés par les kinois pour qualifier ces enfants. Marginalisés, ces jeunes enfants se replient sur eux-mêmes puis se radicalisent et se muent en gangsters après plusieurs années passées dans la rue. Le vandalisme devient leur seul recours pour survivre.

Selon le sociologue Tshikendwa, les autorités congolaises devraient se pencher sur la question non seulement en sortant ces enfants de rue du gangstérisme mais essentiellement en s’attaquant aux causes comme les persécutions dues aux accusations de sorcellerie.

SM/TIA

Que pensez-vous de cet article?
  • Rien à dire (0)
  • Stupide (0)
  • Triste (0)
  • Amusant (0)
  • Intéressant (0)
Vous pourriez aussi aimer