Il faut un changement de mentalité

“Il faut un changement de mentalité”. Qui n’a jamais entendu des Congolais prononcer cette phrase aussitôt qu’ils réfléchissent à haute voix à la mauvaise gouvernance endémique de leur pays et surtout, par voie de conséquence, aux voies et moyens susceptibles d’asseoir enfin la bonne gouvernance tant et si longtemps attendue ? Que penser d’une telle affirmation quand on sait qu’elle a l’allure d’un remède à la maladie appelée mauvaise gouvernance ? Poser cette question et y répondre est important parce que non seulement des Congolais même d’un grand calibre prononcent souvent cette phrase, mais, en plus, ils semblent en être satisfaits.

Quand face à la mauvaise gouvernance qui sévit en permanence au Congo-Kinshasa on entend prononcer la phrase ci-dessus, la première idée qui traverse l’esprit est que cela ne veut rien dire. Car, quand on est préoccupé par la recherche des solutions concrètes aux maux qui gangrènent la gouvernance d’un Etat, on devrait savoir que ce qui vaut la peine d’être dit et entendu, ce n’est pas tant qu’il faille changer de mentalité, mais comment changer de mentalité.

Les antivaleurs ont élu domicile dans la gouvernance congolaise. Le comportement politique anormal est devenu normal et le normal, synonyme de ridicule. Développées par les longues années Mobutu, les antivaleurs sont aujourd’hui exacerbées par l’administration Kabila. Comment les éradiquer ? A la veille des élections de 2011, Monseigneur Laurent Monsengwo avait invité “tous les fidèles à se dépouiller du vieil homme des antivaleurs que sont la corruption, la cupidité, le vol et le mensonge”, pour “un vote responsable” (Radio Okapi, 24 avril 2011). Mais il ne s’agit-là que d’un vœu ou d’une prière qui cadre parfaitement avec les fonctions du prélat. Dans la gouvernance d’un Etat, les vœux et prières n’ont pas de place. Il y a par contre de la place pour les stratégies.

Avant de se pencher sur la stratégie susceptible d’apporter un changement dans la gouvernance congolaise, il y a lieu de s’arrêter sur les implications de l’appel au changement de mentalité perçu comme changement de la nature de l’homme. Quand on est conscient de la nécessité d’un tel changement, on devrait commencer par s’interroger sur soi-même. A-t-on soi-même changé de mentalité ? Si oui, comment en être sûr tant qu’on n’occupe pas encore de fonction politique ? Le pouvoir corrompt, dit-on. Comment être certain d’être incorruptible tant qu’on n’a pas encore exercé de fonction politique ? Même quand on accorde le bénéfice du doute à tout Congolais prétendant avoir changé de mentalité en étant en dehors des circuits politiques, il se pose toujours un problème. S’il est vrai qu’on a soi-même changé de mentalité, c’est qu’on sait comment on y est parvenu. Pourquoi dès lors ne définit-on pas clairement la stratégie à l’origine d’un tel changement ? Si par contre on n’a pas encore réussi soi-même à changer de mentalité, en vertu de quel principe moral critiquerait-on le comportement des hommes du pouvoir qui, pour n’avoir pas encore bénéficié de la stratégie de changement de mentalité comme soi-même, sont en quelque sorte irresponsables de leurs actes ? Reproche-t-on à un fou d’être fou aussi longtemps qu’on ne l’a pas soigné de sa folie ?

La mentalité de l’homme politique congolais doit changer. Cela est évident pour tous. Mais le changement ne doit pas être le fruit d’une incantation. Il doit provenir de la mise en œuvre d’une stratégie bien réfléchie. Encore qu’il n’est pas clair pour tous sur quoi porterait celle-ci ? Sur l’homme congolais ou son environnement politique ? Deux exemples peuvent éclairer nos lanternes à ce sujet.

Au cours de notre carrière de Bula Matadi sans frontières, il nous est arrivé d’être déployé dans une province contrôlée par plusieurs groupes rebelles. Ceux-ci se combattaient souvent entre eux et parfois à l’intérieur du même groupe. L’autorité de l’Etat était faiblement représentée par le gouverneur de province et quelques rares fonctionnaires. Mais en fait d’autorité, ils ne disposaient que de celle que les rebelles voulaient bien leur reconnaître. Avant tout accord politique avec le gouvernement central, ces derniers rejetaient le déploiement des forces de sécurité et de défense internes, des autorités judiciaires et pénitentiaires et des animateurs des régies financières de l’Etat, toutes ces fonctions ayant été usurpées par les rebelles à des fins d’enrichissement illicite. Dans le chef-lieu d’une province voisine, l’Etat central aidé par notre institution avait osé déployer quelques policiers. Ils furent massacrés par les rebelles.
Notre institution disposait de forces de sécurité internationales. Mais leur mandat était d’appuyer les forces nationales qui n’étaient pas encore déployées. Le contexte politique, social et économique de la province était marqué par la loi du plus fort et cela en toute impunité, avec les innocentes populations civiles comme cibles de prédilection. Des généraux avec des galons de la brousse et bien d’autres bandits dictaient leur loi. Les gens étaient tués pour trois fois rien. Des villages entiers étaient incendiés. D’innombrables personnes déplacées trouvaient refuge en brousse. Mais le plus révoltant est que les criminels, qui étaient connus de tous, circulaient librement. Il fallait donc avant tout tordre le cou à l’impunité ambiante.

Confrontés à une telle situation, nombreux sont les Congolais qui auraient sans doute recommandé un changement de mentalité sans en définir les contours. Ils auraient suggéré de travailler sur l’homme afin qu’il change de comportement sans pour autant expliquer la nature du travail à faire. Puisque les officiers de sécurité interne n’étaient pas encore déployés pendant que leurs homologues internationaux l’étaient, mais sans mandat approprié pour combattre la culture généralisée de l’impunité, notre institution avait tout simplement revu les règles du jeu. Nos forces de sécurité reçurent alors le mandat temporaire d’exercer les fonctions des forces de sécurité interne. Elles pouvaient désormais procéder aux arrestations, à la détention des suspects, à la constitution des dossiers contre eux et à leur transfert dans la capitale pour y être jugés par les autorités judiciaires du pays. Dès les premières arrestations, détentions et transferts, la peur changea de camp. Et progressivement, on assista à une amélioration de la situation sécuritaire générale de la province. Il y eut donc changement de mentalité dans le chef des criminels aux galons de la brousse, mais sans qu’on ait eu à entreprendre la moindre action sur leur nature humaine.

Deuxième exemple. Récemment, la campagne présidentielle française fut secouée par des révélations sur une pratique pourtant courante et légale, mais devenue inacceptable et révoltante dans le contexte actuel de morosité économique et sociale : le népotisme dans le recrutement des assistants parlementaires qui, dans le cas du candidat malheureux François Fillon, fut aggravé par des soupçons d’emplois fictifs en faveur de son épouse et de ses fils. En sollicitant le suffrage universel des Français, Emmanuel Macron n’a pas tenu le discours qu’affectionnent les élites congolaises ou africaines en déclarant fièrement comme s’ils venaient de faire une grande découverte : “Il faut un changement de mentalité”. Bien sûr qu’il faut mettre un terme à une telle pratique. Mais Macron n’a pas lancé des appels au changement de mentalité des hommes politiques français. Bien malin qui réussirait d’ailleurs un tel pari. Macron est allé droit au but en dévoilant la stratégie qu’il compte mettre en œuvre pour que cela change, à savoir légiférer pour que cette pratique soit interdite. Une fois de plus, ce sont les règles du jeu politique et non la nature humaine qu’il faut changer.

L’homme politique congolais est certes d’une grande insouciance. Aujourd’hui plus qu’hier. Mais celle-ci n’est pas innée. Elle est le fruit de longues années Mobutu et Kabila, années marquées surtout par l’impossibilité pour les autres institutions républicaines à contrôler et sanctionner l’institution dénommée président de la république. Pour que change la mentalité de l’homme politique congolais, point n’est donc besoin d’entreprendre une quelconque action sur sa nature. D’ailleurs, ceux qui prétendent le contraire sont bien incapables d’expliquer la nature des actions qu’il conviendrait de mener. En fait, le changement de mentalité dont on parle tant mais sans jamais le définir ou expliquer comment y parvenir n’est pas un caractère d’esprit, un aspect culturel, une valeur civique ou morale absente de la nature de l’homme congolais et qu’on lui inculquerait pour qu’advienne enfin l’ère de la bonne gouvernance. Le changement de mentalité n’est rien d’autre que le fils naturel de la bonne disposition des choses. En changeant les règles du jeu politique de manière à ce que l’institution dénommée président de la république soit enfin contrôlée et sanctionnée, on crée le changement de mentalité. Car, la peur du contrôle et des sanctions est semblable à celle du gendarme. Elle enfante la sagesse en lieu et place de la suffisance et de l’arrogance que l’on observe aujourd’hui dans le chef du despote Joseph Kabila et sa clientèle interne. Cela est vrai davantage en politique que dans d’autres domaines d’activités humaines.

Que ceux qui ne partagent pas le point de vue développé ci-dessus définissent autrement le changement de mentalité. Qu’ils expliquent comment y parvenir concrètement. Ou alors qu’ils aient la décence de se taire à jamais. Car il n’y a pire folie que de défendre une solution indéfinissable et dont le processus serait inexplicable.

MAYOYO BITUMBA TIPO-TIPO

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